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Crazy night

16 février 2017, par Emeline

Lundi 6 février, Port Elizabeth sur l’île de Bequia, Archipel des Grenadines.
Le vent souffle fort ce soir dans la baie, les rafales gémissent dans les gréements des bateaux au mouillage. J’adore entendre le vent souffler au-dehors et me blottir sous les draps pour m’endormir, en sécurité dans notre bateau. C’est un peu comme écouter une grosse tempête en plein hiver, en restant au chaud avec un bon feu de cheminée … D’ailleurs plus le temps passe, plus nous sommes confiants dans la tenue de notre mouillage, garant de nuits sereines.
Je m’endors donc paisiblement, ne me doutant pas de ce qui allait suivre …
23h30 environ. Des cris et des coups de sifflets déchirent la nuit, je me réveille en sursaut. Que se passe t il ? Michaël et moi bondissons hors de la couchette par le hublot. Le spectacle qui nous attend sur le pont finit de nous réveiller : un catamaran et un petit voilier sont sur nous …

Revenons quelques heures en arrière. Le vent s’est levé ce matin dans la baie, 20 nœuds, rafales à 30 nœuds. Le mouillage est assez chargé car de nombreux bateaux naviguent dans ces îles magnifiques. Dans l’après-midi, nous sommes aux premières loges pour observer les manœuvres un peu foireuses de trois bateaux (de location, le détail est important pour la suite). Le premier dérape sur notre voisin, qui doit remouiller un peu plus loin. Le deuxième remonte l’ancre d’un bateau néo-zélandais en même temps que la sienne, lorsqu’il s’en rend compte il prend l’ancre et la balance à l’eau avant de s’en aller. Heureusement les néo-zélandais ont été rapidement prévenus et ont pu refaire leur mouillage. Quelques heures plus tard un troisième bateau sans personne à bord chasse, et vient heurter le même bateau néo-zélandais (pas de chance), puis continue sa course vers le fond de la baie.

Bref, lorsqu’en pleine nuit nous sommes à notre tour assaillis par un catamaran de location, Michaël entre dans sa limite explosive. Les deux bateaux (le catamaran ayant entraîné un petit bateau anglais dans sa course folle) sont tout d’abord sur tribord, puis le catamaran passe sur notre avant et vient se plaquer à bâbord. Nous sommes en sandwich entre les deux, le voilier anglais semble être relié au catamaran par son mouillage, et plus très maître de ses mouvements. La situation est complètement surréaliste.
Alors que tout les équipages sont sur le pont (en tenue de nuit, assez légère chez la gente masculine anglo-saxonne) a tenter de déborder, nous faisons connaissance : « MAIS C’EST PAS POSSIBLE, QUELLE BANDE DE BLAIREAUX ! QUAND ON SAIT PAS NAVIGUER ON NAVIGUE PAS ! » Réponse d’une dame du catamaran : « Mais si, on sait très bien naviguer, il ne faut pas dire ça ! Ça peut arriver à tout le monde de déraper … »
C’est tout à fait vrai, et Michaël s’en est voulu pendant 2 jours de son coup de gueule. Il n’empêche, nous dormions tranquillement, et les coups du catamaran contre notre petit bateau qui dormait aussi nous font mal au cœur. Le liston craque, nous essayons de glisser des pare-battages comme nous pouvons pour limiter les dégâts. Mais à chaque fois que la catamaran s’éloigne, il revient aussitôt à la charge. Pire, il se met à pivoter, pour nous présenter sa double étrave. C’est sur, il doit être coincé sur notre chaîne. Il n’est également pas du tout manœuvrant car un de ses deux moteurs ainsi que les safrans sont emmêlés dans le câblot du bateau anglais.

Pendant ce temps là, Sarah (nous avons appris son nom plus tard) est aux commandes du petit bateau anglais, le hors bord à plein régime : « WHAT THE HELL IS GOING ON HERE ! ». Coincé sur notre tribord, le bateau tente tant bien que mal de passer sur notre avant. Mais la tâche n’est pas aisée car le catamaran tire inexorablement sur le câblot. Aidée de son ami, Sarah finit par se libérer du piège en larguant son mouillage.

Le vent souffle toujours très fort, nous craignons que notre mouillage ne soit arraché, vu les efforts qui lui sont imposés. Par ailleurs, un voilier allemand a mouillé dans la soirée pas très loin (à 15 ou 20 m) sur notre arrière, ça serait la catastrophe si nous finissions tous sur lui. Michaël saute alors à bord du catamaran. A demi plongé sous le trampoline, il tente de sortir leur ancre de notre chaîne.
Ouf, mission accomplie, nous sommes enfin libérés, le catamaran commence à s’éloigner…
Alors que nous sommes en train d’inspecter le davier pour voir s’il n’a pas eu de dégâts, un petit bruit attire notre attention. Il s’amplifie jusqu’à ce que tout à coup une ancre remonte à la surface et surgisse en haut de notre chaîne !
On se croirait dans Pirates des Caraïbes … C’est le mouillage des anglais, toujours pris dans le moteur du catamaran, et qui a aussi croché notre mouillage au passage. La chaîne est tendue à bloc entre le catamaran et nous. Elle racle notre coque. Nous tentons de sortir l’ancre de notre chaîne, mais les efforts sont tels que c’est impossible. Nous n’y arrivons que lorsque de leur coté l’équipage du catamaran, aidé du bateau allemand et de plusieurs personnes venues à la rescousse en annexe, coupe le câblot. Plouf, le mouillage coule à pic.

Nous avons mis plus d’une heure à nous remettre de nos émotions. Et nous n’avons que très peu dormi de la nuit car il y avait encore 3 gros catamarans menaçants devant nous, avec des rafales toujours très fortes … Nous craignions aussi de chasser nous-même, notre ancre ayant pu être renversée par le passage des deux mouillages sur elle. Et le bateau allemand était toujours aussi près derrière nous …


Voici une petite analyse à froid des événements, avec beaucoup d’humilité bien sur, car c’est beaucoup plus facile de savoir quoi faire sur un bout de papier que dans la panique … Cela nous permet aussi de réfléchir à des cas « concrets », et de se poser des questions sur les réactions à adopter dans des situations similaires.

La grosse erreur du catamaran a été de mettre son moteur en route quand ils se sont rendus compte du problème, sans avoir vérifié que rien ne traînait dans l’eau. D’après ce que nous avons compris, ils étaient déjà sur le bateau anglais qui avait un mouillage mixte, c’était donc trop tard car le mouillage leur passait sous les coques, en pleine ligne pour se prendre dans les safrans et les hélices.
Peut être auraient-il du ajouter de la chaîne pour freiner leur dérive (il leur en restait une trentaine de mètres), en attendant que le bateau anglais ne se libère. Le déborder pour lui permettre de passer sur l’avant, et seulement après mettre le moteur.

Que faire à la place du bateau anglais ? Larguer le mouillage comme ils l’ont fait, peut être un peu plus tôt si c’était possible. Ou bien si la coordination avec la catamaran était possible, remonter sur son mouillage pour passer sur l’avant du catamaran et partir.

Comment le catamaran s’est retrouvé à passer sur notre avant puis bâbord, alors que les 2 bateaux et leurs mouillage dérivaient sur notre tribord (s’ils avaient continué ainsi ils n’auraient pas croché dans notre mouillage) ? Comme le catamaran avait ses 2 safrans et un moteur bloqués, il devait être très difficile de le manœuvrer, et de lui faire faire autre chose que de tourner en rond.

Notre mouillage a réussi a tenir 3 bateaux, heureusement car le carambolage aurait pu continuer avec tous les bateaux derrière nous … Nous sommes donc encore plus confiants dans notre ancre Rocna fétiche, et nous mesurons encore une fois l’importance de bien soigner la prise de mouillage. Malgré tout sur un fond de mauvaise tenue comme c’était le cas dans la baie de port Elizabeth, c’est difficile de prévoir si le mouillage tiendra. Un coup d’œil à l’ancre permet quand même toujours de vérifier que le mouillage est bien pris, nous le faisons très souvent.
Une plongée le lendemain nous a permis de récupérer le mouillage du bateau anglais, et de voir la trace laissée sur le fond par l’ancre du catamaran. Nous avons aussi constaté que notre ancre avait tout de même traîné sur 3 mètres.

En guise de conclusion, depuis cette nuit là nous regardons tous les bateaux d’un œil suspicieux quand nous devons choisir notre place au mouillage ! Nous évitons de nous mettre derrière les catamarans (ça fait toujours plus mal de se prendre un catamaran qu’un monocoque), et nous faisons des suppositions sur tel ou tel bateau qui a une tête a vouloir chasser, d’autant plus si nous avons vu la manœuvre et qu’elle ne nous a pas paru très bonne. Bref, on est devenu complètement parano du mouillage …
Il y a d’ailleurs de quoi, car à l’heure ou j’écris ces lignes, au mouillage à Chatham Bay sur l’île de Union, nous nous sommes à nouveau fait percuter par un catamaran … Il était un peu sur notre arrière et a eu un problème avec la patte d’oie de son mouillage. Il a mis son moteur en route, et a sans doute « oublié » de regarder autour de lui car il a fini sur nous. Incroyable mais vrai. Nous avons donc officiellement la phobie des catamarans …


Mouillage : Ancre et chaîne (et câblot le cas échéant).

Mouillage mixte : Mouillage composé de chaîne et de câblot (textile). L’avantage de ce genre de mouillage est de coûter moins cher et d’être plus élastique. A l’inverse, les mouillages tout chaînes sont plus lourds, et donc plus performants à longueur égale.

Davier  : Poulie et support, servant à la mise à l’eau et à la remontée du mouillage.

Fond de mauvaise tenue : Suivant la nature du fond, la tenue d’une ancre peut être plus ou moins bonne. Il faut choisir avec soin l’endroit ou l’on souhaite mouiller, de préférence sur fond de sable ou de vase. Les fonds de roches, coraux, ou couche fine de sable sur de la roche sont de mauvaise tenue. Les herbiers sont à éviter car le passage d’une ancre détruit ces zones qui sont les habitats de nombreuses espèces marines.

Chasser, déraper : Se dit lorsque l’ancre n’a pas bien croché, et qu’elle dérape sur le fond, entraînant le bateau hors de sa position initiale.

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10 Messages

  • Crazy night Le 16 février 2017 , par PG

    Mazette, que d’émotions !
    Pas trop de dégâts sur la coque ?
    Le petit bateau anglais qui a largué son mouillage a du finir la nuit à tourner en rond ?!

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    • Crazy night Le 22 février 2017 , par Emeline

      Le bateau anglais a (heureusement) fini la nuit sur un coffre, il y en avait quelques uns dans la baie. Pour nous pas trop de dégats, c’est le liston babord qui a tout pris, il est bon a changer. Heureusement d’ailleurs pour le cata que nous avions un liston en bois, sinon sa coque blanche serait devenue un peu rouge ... Il y a aussi un tube d’acier de la structure de notre coffre arrière qui a été enfoncé (par le davier du bateau anglais probablement, mais on a pas eu le temps de bien voir a quel moment ils étaient derrière nous ni qd ils ont tapé !), on a eu de la chance car a 10cm près c’était le régulateur d’allure qui prenait, ou bien le panneau de bois du coffre qui explosait ...) Sous l’eau la chaine a un peu frotté l’époxy mais sans aller jusqu’à l’acier. Et sinon pr nous pas de dégats non plus a part des égratinures un peu partout sur les pieds et les jambes !

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  • Crazy night Le 17 février 2017 , par Ribouldingue et Regulus

    Mais quelle cata !!!
    Récit très bien écrit, du suspense, des tenues légères, de l’émotion... On a vibré avec vous !
    Bisous de nous quatre.

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    • Crazy night Le 22 février 2017 , par Emeline

      Héhé. Nous on a hate d’avoir le récit de vive voix de vos aventures en dominique et guadeloupe, ca a l’air d’avoir été intense aussi ! gros bisous a tous les 4

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  • Crazy night Le 19 février 2017 , par delphine

    Sacrées péripéties ! ! Je m’imagine la scène avec Mic qui insulte les voisins, les anglais nus (ou presque) sur le pont et les filles qui dorment pendant ce temps là. Dépêchez vous de mettre les voiles direction les îles Galapagos où les catamarans se feront plus rares...

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    • Crazy night Le 22 février 2017 , par Emeline

      c’était tout a fait ca !
      depuis qu’on a quitté les grenadines il y a effectivement bcp moins de bateaux à l’horizon, a nous les grandes étendues désertes ...
      Les cousines font la bises aux cousin cousine de Melgven (et réclament des photos pour leur album :-))

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  • Crazy night Le 20 février 2017 , par Marine

    Et bien, quelle pagaille ! On deviendrait parano pour bien moins que ça ;)
    Je vous souhaite un retour vers des nuits plus tranquilles ! Très chouette en tout cas ce dessin ! Gros bisous !

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    • Crazy night Le 22 février 2017 , par Emeline

      Merci ! oui les nuits sont redevenues plus calmes ! heureusement ... gros bisous chez toi aussi :-)

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  • Crazy night Le 22 février 2017 , par papirègne

    Oui tout le monde peut faire une erreur un jour ... mais Michaël n’a pas tort de dire que certains ne savent pas naviguer : vérifier son mouillage régulièrement c’est une mesure élémentaire de sécurité, pour soi et ... pour les autres, vous auriez pu être sérieusement blessés dans l’histoire. Quant au sérieux avec lequel ils ont préparé leur mouillage, on peut en douter : le leur n’a pas tenu à la survente, alors que le vôtre a non seulement tenu mais il a en plus réussi à les arrêter, ainsi que le bateau anglais ! Bravo !

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  • Crazy night Le 19 mars 2017

    J’étais mouillée au fond de la baie cette nuit là. Les cris provenant de loin devant m’ont fait sortir sur le pont, le temps passait et l’on voyait au fur et à mesure les projecteurs d’autres voiliers devant s’allumer. On a ensuite vu ce fameux catamaran de loc dériver et tenter de mouiller mais il a continué sa course folle en tamponnant plusieurs autres voiliers jusqu’à percuter notre voisin. Plusieurs annexes sont venues pour tenter d’aider dont une que nous avons bien cru qu’elle allait se faire prendre en sandwich juste avant que les deux bateaux ne s’entre choquent. le cata continu de dériver le long de notre voisin quand son ancre viens juste de crocher, ce qui le fait remonter dangereusement par un coup de rappel sur le coté arrière de notre voisin. Finalement ils s’immobilisent juste à côté de nous, plongent pour couper le bout dans l’hélice et repartent bien vite. Une bonne augmentation du rythme cardio pour nous aussi.
    En vous souhaitant des mouillages plus sereins,
    Amitiés
    voilier Joaquim

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