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TRANSATLANTIQUE - JOURNAL DE BORD

20 décembre 2016, par Emeline

SAM 3 DEC, J1
11H UTC, Archipel du Cap-Vert. Ça y’est, nous voila partis. Sitôt sortis de la Baie de Mindelo, nous sommes happés par le détroit entre les îles de Sao Vicente et Santo Antao, ou règne une accélération du vent due à l’effet Venturi. La mer n’est pas confortable, et alors que nous débordons les 2 îles une houle croisée nous malmène. Peu importe, nous sommes heureux. Deux mille miles d’eau s’ouvrent à perte de vue devant notre étrave, rien d’autre que la mer, le vent, le soleil, les oiseaux et les poissons … A nous la liberté de cet océan immense, dans lequel nous nous élançons avec plaisir …
Les préparatifs de la transat lors de notre courte escale à Mindelo ont un peu pris l’allure d’un marathon tant il y avait à faire. Avitaillement pour 5 personnes, pleins d’eau en bouteilles et dans les cuves, plein de gazole, vidange et révision succincte du moteur, inspection du bateau de fond en comble, protection des haubans et écoutes pour éviter le ragage, lessives, nettoyage, rangement, … Et qui dit escale dit également retrouvailles avec les copains, c’est donc un peu sur les rotules que nous avons conclu ces 4 jours par un dernier plein d’eau, satisfaits d’avoir réussi à tenir notre date de départ ! Mais pour expliquer ce planning un peu serré il faut savoir qu’une superbe fenêtre météo s’ouvrait devant nous, idéale pour s’élancer …

DIM 4 DEC, J2
114 MN (miles nautiques) parcourus depuis le départ.
Première journée de transat, le rythme s’installe tranquillement. Nous avons déjà rodé nos quarts lors de la descente vers le Cap-Vert. La nuit chacun de nous a un quart de 4 heures. En journée Michael et moi nous partageons un quart le matin et un autre l’après-midi en tranches de 45 minutes pour s’occuper alternativement des filles ou du bateau. Et Domitille est de « quart bateau » pendant la sieste des filles, ce qui nous permet de faire une petite pause appréciable.
En fin de journée Domitille nous pêche une jolie dorade, parfait pour le dîner. Nous ne le savons pas encore mais ce sera la seule de la transat ! Nous n’avons eu par la suite que des déboires avec nos lignes de pêche …

LUN 5 DEC, J3
130 MN parcourus depuis le point d’hier.
Raté une grosse dorade en fin de journée, quel dommage ! Dix minutes après avoir mis ma ligne à l’eau, je soupçonne une prise. Quelques brasses tirées sur la ligne, c’est bien ça il y a un poisson, et un gros ! Toute excitée je remonte les 50 mètres de ligne à bord, je l’aperçois, très belle avec ses teintes vertes et jaunes. Elle est vive et fais de grands virages pour essayer d’échapper à son mauvais sort. Moi je me régale d’avance, les papille gustative rêvant déjà de tous les plats que nous pourrions préparer … Une fois à hauteur du bateau elle se démène comme un diable, et moi je commence à me poser quelques questions sur la tactique pour la remonter à bord. Nous n’avons jamais pêché de poisson aussi gros, elle doit bien faire 80 cm de long. Je prends un peu d’élan, je la sors de l’eau dans l’idée de la lancer d’un coup sur le pont. Mais le fil me cisaille les doigts, un instant d’hésitation, et la dorade profite de ce petit répit pour se défaire de l’hameçon dans un sursaut désespéré. La belle a gagné et file sans demander son reste … Nous sommes dépités mais c’est de bonne guerre, nous avons encore beaucoup de leçons à apprendre de la mer …
Riz au lait au petit-déjeuner, quatre quart coco pour le dessert du dîner.

MAR 6 DEC, J4
122 MN depuis le point d’hier.
Petit crochet sur notre route dans la nuit, nous nous sommes « endormis » sur le cap et le bateau a décidé de faire un peu de SW (une envie de Brésil peut être). Empannage au petit matin pour rectifier le tir, et l’occasion de réfléchir à notre configuration de voiles. Jusqu’à présent nous avons souvent gréé le bateau avec GV, génois tangonné et trinquette. Sur des allures au grand largue c’est parfait, et souple d’utilisation car on peut facilement réduire ou renvoyer de la toile. Mais sur une grande navigation au vent arrière ça oblige a tirer des bords de grand largue, avec l’inconfort de la grand-voile qui menace souvent d’empanner à cause des vagues. Il est temps de sortir de sa cachette notre 2ème génois ! C’est le frère jumeaux du premier génois (en fait c’est l’ancien), et on peut le gréer sur l’enrouleur grâce au deuxième rail qui s’y trouve. Après quelques réflexions sur la stratégie à adopter (il faut que la drisse du 1er génois soit également la drisse du second, sous peine de faire un sac de nœud en enroulant), nous décidons de le hisser avec sa propre drisse, puis que Michaël grimpe en haut du mat pour faire le changement de drisse. Tout se déroule parfaitement bien et Mic revient très content de sa petite balade dans les hauteurs, avec une superbe vue sur notre sillage …

MER 7 DEC, J5
Envoyé un mail par téléphone satellite aux copains de transat pour avoir des nouvelles. Une petite régate amicale s’était organisée au départ de Mindelo pour rallier La Barbade, le but étant surtout de se retrouver tous ensemble pour passer Noël. Sturmschwalbe, Arwen et Fathom et Love Boat ont pris le départ ensemble le 2 décembre, Ribouldingue et nous sommes partis le lendemain car nous avions encore quelques préparatifs à faire sur le bateau. Nous n’avons pas beaucoup d’espoir de remporter quelque prix que ce soit (premier bateau arrivé, temps de traversée le plus court, plus gros poisson pêché et plus grand nombre de poissons pêchés !) vu nos talents de pêcheurs et le profil peu régatier de notre bateau, mais nous concourrons aussi dans la catégorie du plus jeune équipage, et là nous sommes à peu près imbattables …
Love Boat de son coté n’a pas eu de chance, Victoria et Julien ont du faire demi tour quelques miles seulement après avoir quitté Mindelo à cause d’une voie d’eau au niveau de la fixation de safran. Le moral dans les chaussettes ils devaient sortir le bateau pour espérer réparer ce problème et se lancer sereinement sur la traversée.
Journée un peu difficile avec les filles qui sont très casse pieds.
Pain olives chèvre au diner.
Vacation radio avec Riboul, on parle toujours autant de nos recettes de cuisine ...

JEU 8 DEC, J6
134 MN depuis hier.
Croisé un navire japonais dans la nuit.
Des nouvelles de Thom qui se trouve une centaine de miles devant nous. Après de savants calculs sur sa vitesse et la notre nous lançons les paris sur la durée avant laquelle nous arriverons à sa hauteur. Je mise sur 7 à 8 jours !
Jour de la douche pour Domitille et moi. Un peu sportive car grosse houle …
Fait un pain à l’épeautre.

VEN 9 DEC, J7
143 MN depuis hier
Des nouvelles d’Arwen et Sturmschwalbe par mail ce matin. Arwen court en tête, en compagnie d’un bateau rencontré en route, tandis que Sturmschwalbe continue son petit bonhomme de chemin. Nous estimons être aujourd’hui à la même longitude que Jan et Jule, mais ils sont une cinquantaine de miles plus au nord que nous donc nous n’arrivons pas a les capter directement à la VHF, ni même à obtenir une requête de position.
Longues discussions avec Riboul à la VHF. C’est assez surnaturel de discuter comme si de rien n’était avec un voilier pas très loin mais qu’on ne voit pas, perdus au milieu de nulle part …
Perdu le leurre gris de la ligne de pêche !

SAM 10 DEC, J8
141MN depuis hier
Grosse houle, on se fait un peu balader. On réduit et on renvoie de la toile sans cesse.
Quatre quart pépites de chocolat banane.
Réduction drastique des conversations à la VHF car la journée d’hier a été terrible pour nos batteries qui ont du mal a retrouver leur pleine forme, surtout qu’il fait un peu gris aujourd’hui.
Encore cassé une ligne de pêche …
Ce soir nous décidons de réduire davantage la toile pour la nuit, nous accumulons beaucoup de fatigue et notre patience a supporter les filles est de plus en plus limitée … Mais la route est encore longue, il faut que nous tenions le coup.

DIM 11 DEC, J9
142MN depuis hier
On a dépassé la moitié du trajet depuis 5h ce matin ! Brioche chaude au petit déjeuner pour fêter ça, et pain à la farine de maïs pour midi.
Perdu le contact avec Riboul du fait de notre « ralentissement ».
On se fait toujours beaucoup balader à cause la houle. Cela fatigue beaucoup Adélaide et Thaïs, qui deviennent très casse-pieds. Coup de blues, les filles nous gâchent vraiment le plaisir …

LUN 12 DEC, J10
139 MN depuis hier
C’est décidé, on ira dans le Pacifique ! C’est justement alors que le moral est un peu bas qu’on prend officiellement cette décision. Les traversées sont vraiment dures avec les filles, elles nous prennent énormément de temps et d’énergie, et nous font puiser dans nos ressources profondes de patience et d’attention. Nous avons l’impression de ne pas avoir fait passer une seule fois nos envies avant les besoins des filles depuis le début du voyage, alors marre de marre, cette décision est la notre … Notre rêve de voyage dans les îles du Pacifique ne sera pas mis au placard à cause des filles. La route sera certainement longue et difficile pour arriver jusque la bas mais on peut dire au moins qu’on sait exactement à quoi s’attendre …
Discuté 5 minutes avec Riboul ce soir, une pièce de leur régulateur d’allure a cédé la nuit dernière, les obligeant à utiliser le pilote automatique toute la nuit et à barrer ce matin pour économiser les batteries. Heureusement la pièce a pu être changée, c’est reparti. Ils nous ont quand même semé ces deux derniers jours, et ont ce soir 18 miles d’avance sur nous.

MAR 13 DEC, J11
144 MN depuis hier.
Encore un quart d’heure ajouté aux montres ce matin. Nous avons décidé de faire un changement d’heure « en douceur » pour les filles, car elles ont du mal a s’habituer à un changement de rythme brutal. Sur la traversée il faut que nous ajoutions 3 heures pour arriver à l’heure de la Barbade qui est UTC – 4. Donc nous ajoutons un quart d’heure 2 jours sur 3, un petit planning nous permet de ne pas nous emmêler les pinceaux … Mais Thaïs qui est matinale par nature se réveille de plus en plus tôt, parfois même avant 6h ! Pas très sympa pour nos heures de sommeil. Pour elle aussi c’est difficile car elle est complètement épuisée à midi et en fin de journée. Mais nous tenons bon pour ne pas la coucher plus tôt sinon nous ne nous en sortirons jamais.
Les grains se succèdent toute la journée. On réduit, on attend que ça passe, puis on remet de la toile jusqu’au prochain grain. Ça fait les bras !
En soirée le vent passe à l’est sud est, en mollissant. Ça revient un peu plus nord, mais dans la nuit ça refuse a nouveau, empannage.

MER 14 DEC, J12
135MN depuis hier
Notre rythme régulier et soutenu depuis le départ est un peu perturbé par les passages de grains d’hier, et le vent changeant et mollissant de la nuit, la moyenne quotidienne baisse. Nous sommes toujours bâbord amure.
Plus de nouvelles de Riboul. Contact mail avec les autres copains, on prend des nouvelles des uns et des autres, et on se raconte nos journées.
Les filles sont plus détendues car le bateau est moins secoué. On soupçonne également une dent de Thaïs responsable de son agitation et énervement de ces derniers jours…
Changement appréciable aussi depuis dimanche dernier, Domitille nous relaie dans nos « quarts filles », en s’occupant de Thaïs et Adélaïde 45 minutes à tour de rôle avec nous. Nous soufflons un peu, nous avons plus de temps pour nous occuper des autres taches sur le bateau, nous reposer, faire autre chose que du baby sitting, …

JEU 15 DEC, J13
Peur bleue cette nuit. Alors que je dors dans la couchette arrière, j’entends Mic qui est de quart commencer une manœuvre d’empannage (pas simple du tout avec nos 2 génois). La manœuvre semble un peu difficile, le tangon tape sur le pont, je guette les bruits. Je repense à Daniel Drion, qui était passé par dessus bord lors de sa transat en solo lors d’une manœuvre d’empannage similaire, quand une écoute brusquement tendue lui avait fauché les jambes. Il s’en était sorti vraiment de justesse en s’agrippant aux filières, et avait réussi à se hisser à bord. Brrr, il s’en fallait de peu pour lui. Mais moi je n’ai aucune crainte me dis-je, car Michaël s’attache toujours quand il fait des manœuvres le nuit sur le pont. Tout à coup j’entends Mic hurler « P… de b…. de m…. !!! ». Pour qui connaît Michael ça ne lui arrive pas très souvent de hurler de cette manière, avec toute la rage et le désespoir du monde. Mon sang ne fait qu’un tour, il a du tomber à l’eau. Je sort en un bond par le hublot, complètement secouée. J’aperçois Mic empêtré sur le pont avec son tangon et les écoutes de génois. Oufffff ….. Il est toujours la, mais complètement énervé par la manœuvre qui ne se passe pas comme prévu. Tant pis j’en rajoute une couche, je lui en veut de m’avoir fait une peur pareille ! Après la fin de la manœuvre et une petite discussion, nous convenons qu’il n’a plus le droit de crier de cette manière la nuit sur le pont s’il n’est pas en train de tomber à l’eau …
Nous en profitons le lendemain pour réviser notre stratégie en cas d’homme à la mer. Ne pas quitter des yeux la personne à l’eau, appui sur MOB à la VHF, bouée de sauvetage et feu à éclat à la mer, lofer, enrouler les génois, moteur, ne surtout pas quitter des yeux la personne à l’eau, prier pour qu’elle aie sa frontale sur elle, ou qu’elle aie réussi à attraper le feu à éclat, chercher, chercher et espérer que tout se termine bien … La conclusion reste toujours la même : il y a une seule règle à bord, on ne tombe pas à l’eau.

VEN 16 DEC, J14
Journée plus calme, mer reposante. Gâteau au dîner. Riboul se trouve 40 miles devant nous, ils prévoient d’arriver dimanche matin. De notre coté nous faisons des pronostics, arriverons-nous dimanche avant la tombée de la nuit ? Si c’est trop tard pas d’autre solution que de se mettre à la cape ou de réduire l’allure pour attendre le lever du jour (ou au moins le lever de lune).

SAM 17 DEC, J15
143MN depuis hier
Après une nuit à vive allure sur une mer pas trop agitée, il ne reste ce matin que 170 miles avant d’arriver à la Barbade, nous sommes dans la dernière ligne droite de la traversée ! L’arrivée de jour dimanche semble tout à fait réaliste. Nous approchons du but mais curieusement nous ne sommes pas si pressés d’arriver … Cette ambiance de transatlantique nous plaît énormément, et ne serait-ce la fatigue accumulée à s’occuper des filles, nous ne voudrions plus poser pied à terre. La houle fait partie de nous maintenant, la mer est devenue notre univers.
Pain chaud au petit-déjeuner, purée de courge à midi et gâteau aux pépites de chocolat, nous dégustons nos dernières provisions. Il reste encore 2 œufs et 80 de beurre précieusement gardés pour la brioche du dernier jour … En matinée le vent forci pour atteindre plus de 20kn, nous réduisons la toile sur cette mer chaotique, a messy sea comme dirait Thom.

DIM 18 DEC, J16
Plus que 42 miles à parcourir !
Notre dernière journée commence sur les chapeaux de roue, avec un fort vent bien établi et quelques passages de grains. Un tout petit bout de toile nous propulse en avant à plus 6kn ! Nous apercevons la terre alors qu’elle n’est plus qu’à une dizaine de miles. Au passage de la pointe sud nous enroulons nos 2 fidèles génois pour ressortir grand voile et trinquette, changement de cap pour atteindre Carlisle Bay sur l’île de La Barbade. Pas de répit pour le vent, et c’est avec 3 ris que nous tirons les derniers bords avant de mouiller dans la baie, à côté de Ribouldingue et Arwen qui viennent nous accueillir …
Retrouvailles avec les copains, nous nous congratulons ... Et oui c’est pour nous tous notre première transatlantique, nous voila arrivés sur un autre continent ! 2076 miles nautiques parcourus en 15 jours et 7 heures, soit une vitesse moyenne de 5,6 miles par heure … Nous n’avons pas démérité !

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3 Messages

  • TRANSATLANTIQUE - JOURNAL DE BORD Le 20 décembre 2016 , par papirègne

    bravo ! belle performance !! traverser l’Atlantique à la voile ce n’est quand même pas à la portée du premier terrien venu ... sur les 6 milliards qui habitent la planète, vous faites maintenant partie d’une toute petite élite ! et vos filles sont aussi de grandes navigatrices, même si elles ne mesurent pas la portée de l’exploit : à quand le guiness book des records ?

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    • TRANSATLANTIQUE - JOURNAL DE BORD Le 21 décembre 2016 , par Emeline

      Merci ! c’est vrai que les filles commencent a maitriser le bateau, Adélaide est incollable sur l’annexe, le moteur, l’amarre, les winchs, les voiles, la mer, les espèces de poissons, les oiseaux, les dauphins ... et Thaïs savait grimper et descendre la descente avant de marcher, il faut qu’on la surveille avant qu’elle ne s’attaque au mat.
      Je n’ai pas bcp mentionné dans le recit de la transat que les filles se sont tout de même tres bien adaptées a leur nouveau mode de vie, et qu’elles sont très épanouies .. (on peut qd meme le voir sur la photo barbouillée de chocolat de Thaïs !)

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  • TRANSATLANTIQUE - JOURNAL DE BORD Le 24 décembre 2016 , par palut marie françoise

    joyeux Noel à vous 4 sur un autre continent ; avec d autres coutumes !

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