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Transpacifique

5 juillet 2017, par Emeline

Ce vendredi 19 mai, nous sommes fin prêts à prendre le départ, équipets pleins à craquer de provisions, et cuves et bidons remplis à déborder d’eau et de gazole. Nous sommes impatients de nous lancer dans cette traversée du Pacifique, qui est une forme d’aboutissement de notre voyage, mais néanmoins conscients de l’engagement pris avec nos deux p’tits moussaillons pour cette longue traversée de plus de 4000 milles, qui comprend la traversée du Pot au Noir.
La première partie de la traversée est marquée par un contre-temps tactico-météo. Après avoir longuement pesé le pour du contre, et constaté que le vent nous refuse la percée à l’ouest dont nous avons besoin après quelques jours de retard pris dans la pétole, nous décidons, par prudence, et parce que nous sommes 5 à bord, de nous dérouter vers Manta en Equateur, pour ravitailler en eau et gazole.
Une très courte escale de 18 heures nous permet de repartir aussitôt dans les alizés, pour attaquer la deuxième partie plus longue mais plus facile dans des vents et courants portants.
Arrivés le 26 juin à Fatu Hiva dans l’Archipel des Marquises, nous avons parcouru 883 miles de Panama à Manta en 11 jours, puis 3600 milles de Manta à Fatu Hiva en 27 jours. Soit un total de 4483 milles en 38 jours …

Voici des petits instantanés de notre vie à bord.

Electric troposphere
La descente du Golfe du Panama se révèle fastidieuse au moteur dans la pétole, mais nous faisons bonne figure car nous savons que nous toucherons bientôt du vent. En début de soirée, alors que nous approchons de la sortie du Golfe, un grain orageux d’une ampleur monumentale nous rattrape. Nous passons de longues heures tous instruments débranchés à frémir sous des éclairs de folie. Seul point positif : le vent s’est levé, nous permettant de mettre les voiles. Nous sommes cernés toute la nuit par d’énormes masses orageuses, le ciel strié d’éclairs tel un son et lumière qui n’en finit plus, comme un cadeau d’adieu de ce Panama hautement électrique … Le petit matin encore illuminé d’éclairs nous trouve les yeux cernés et l’esprit bien fatigué.

Rêve de confort …
Après la pétole qui nous a laissés encalminés dans la chaleur moite plusieurs jours, nous faisons face à un bon vent dans une mer formée, le tout dans un courant contraire. Nous n’avançons pas, 2 nœuds, parfois un peu plus, souvent un peu moins. C’est désespérant, d’autant plus que la vie à bord est plus qu’inconfortable avec la forte gîte et l’étrave qui tape dans les grosses vagues. Tribord amure, il nous est impossible d’ouvrir le frigo sans que tout ne tombe par terre, nous ne pouvons pas non plus utiliser l’évier dont la vanne d’évacuation doit être fermée sous peine d’inondations. Ne parlons pas des WC … Adélaïde et Thaïs subissent les mouvements désordonnés du bateau, la fatigue s’installe, et notre vie s’apparente par moment à de la survie … C’est dans ces moments là qu’on pense avec un brin de nostalgie à une petite vie confortable dans une maison avec une table et des chaises pour manger, une salle de bain, un salon, ….

Haute-couture
CRAC. Une déchirure dans la grand voile pendant une prise de ris. Séance couture le lendemain par vent frais, à bout de bras, à moitié suspendue à la bôme dans mon baudrier, ballottée par la forte houle. Repriser un drap géant dans la grande roue de la foire du Trône doit procurer à peu près les mêmes sensations. Trois heures de travail pour cet accroc de 15 cm qui me laissera un peu sonnée ...

Chaud ou froid ?
Après la chaleur étouffante du Panama, qui nous a accompagnée jusqu’à 2 ou 3° de latitude nord, nous touchons rapidement dans notre descente plein sud sur Manta le courant froid de Humbolt. Ce courant est créé par les masses d’eau profondes et froides qui remontent en surface, puis il se dirige vers le nord le long des côtes de l’Amérique du Sud. Tout comme le Gulf Stream apporte la douceur en France, le courant de Humbolt apporte la fraîcheur en Equateur … La température à l’intérieur du bateau fait une petite chute pour notre plus grand plaisir. Il ne fait plus que 27°C dans la journée, et nous constatons même une baisse à 23°C une nuit. Nous vivons donc le paradoxe de ressortir pantalons et doudounes pour passer la ligne de l’équateur !…

Passage de la Ligne
Il existe certaines traditions bien ancrées dans le monde des marins, auquel nous faisons un petit peu partie. Passer certains caps, certaines latitudes sont symboliques. La latitude zéro, l’équateur, la Ligne, ce passage d’une hémisphère à l’autre est un moment très solennel … Neptune en personne, Dieu de la Mer et des grandes profondeurs, est venu nous honorer de sa présence pour nous introniser dans la Confrérie des Passeurs de la Ligne … Journée festive et baptême à l’eau du Pacifique Sud, pour nous cinq qui sommes dorénavant très fiers de cette nouvelle distinction.

Manta
Passage éclair dans cette ville équatorienne, dont le port à l’allure étonnante doit contenir plusieurs milliers de bateaux, de pêche bien sur. Nous sommes le seul et unique voilier du coin … Faute de temps, nous ne mettons pas pied à terre, à part Michaël sur une plage pour remplir nos bidons d’eau, pendant que de mon coté je parlemente dans un espagnol plutôt approximatif avec un gars en lancha qui s’occupe de la sécurité dans le port. Nous finissons par nous comprendre, et il me ramène dix minutes plus tard nos trois bidons de gazole remplis sur le bateau de pêche d’un de ses potes … Le prix ? Dix dollars les 60 litres, et encore nous aurions pu marchander … Dix-huit heures plus tard nous remettons les voiles, impatients de nous lancer enfin dans les alizés.

Gastronomie
En tant que bons français, nous attachons une importance primordiale aux repas. D’autant plus sur une grande navigation où le moral, directement lié au contenu de nos assiettes, est essentiel … Après avoir écoulé dans les 10 premiers jours tous nos fruits et légumes, et perdu à la mer 3 beaux ananas et une grosse courge sur un bord de près, nous avons du faire preuve d’imagination. Pâtes et riz restent la base de l’alimentation, heureusement agrémentée de tous nos poissons pêchés. Notre recette fétiche est la dorade en dés marinée au lait de coco, avec poivre, sel et épices, le tout accompagné de riz, et arrosé de la sauce de cuisson du poisson … un délice ! Nous avons également mangé pains, pizzas, crêpes, gâteaux au chocolat, baba au rhum, cakes …

Un peu de compagnie
Des fous, des sternes, des puffins, nous n’avons pas manqué de compagnie durant notre traversée. Nous aurions même pu nous rebaptiser le bateau LPO au large des Galapagos tant nous avons hébergé d’oiseaux, jusqu’à trois à la fois. Passagers clandestins, profitant d’une avancée de quelques centaines de miles sans fatigue sur leur parcours, nous laissant comme petit souvenir de leur visite une quantité phénoménale de gueno sur le pont …


Pêche au grand large
Jusqu’à présent nous nous considérions comme très nuls à la pêche … Des leurres perdus, des bas de lignes arrachés, un petit poisson par-ci par là, nous n’avons (heureusement !) jamais compté sur nos talents de pêcheurs pour nous nourrir. Après avoir traversé le Pacifique en dégustant entre 15 et 20kg de poissons fraîchement pêchés (1 tazard de 95cm, et 7 dorades de 65cm à 1m04), nous avons révisé notre jugement … Peut être bien que la chance est un paramètre important dans notre réussite, à moins que Neptune, content de notre accueil lors du passage de la ligne n’aie convaincu quelques poissons de se sacrifier pour notre sympathique équipage …


12 mètres plus haut
Au portant, nous aimons sortir notre deuxième génois pour le hisser en ciseaux avec le premier, comme nous l’avons fait sur toute la Transatlantique. Sur le Pacifique, les alizés ne s’y prêtent pas beaucoup cette année car ils sont orientés très Sud-Est. Un jour malgré tout nous sommes grand largue, le vent est assez léger, alors pourquoi pas ? Ni une ni deux, nous nous mettons à la manœuvre. Pas de chance, après seulement 2 ou 3 heures il faut affaler le génois car le vent forcit plus que prévu et refuse à nouveau au sud. Nous passons donc une grosse journée de manœuvre à brasser des mètres carrés de toile, démêler des écoutes enchevêtrées sur le pont et jongler avec les tangons … Le tout couronné par le petit plaisir de grimper en haut du mat (c’est nécessaire pour fixer le point de drisse du génois, le libérant ainsi de sa drisse pour pouvoir utiliser l’enrouleur). La haut, ça bouge, beaucoup, mais c’est magnifique : le bateau paraît tout petit, l’océan immense, et on se sent minuscule au milieu de tout ça, petit humain vaillamment accroché à son mat … Cette ballade en hauteur était même si bien que nous l’avons refaite quelques jours plus tard, juste pour le plaisir des yeux ...


Cadeau du ciel
FLAP FLAP FLAP. C’est ce bruit là que fait un poisson volant qui vous atterrit dans la figure alors que vous dormez tranquillement, la tête pas loin du hublot entrouvert … Domitille peut en témoigner … Plus encore que le bruit et les battements de nageoires désespérés du pauvre poisson en panique, c’est son odeur gluante et ses écailles qui vous donnent un haut-le-cœur. L’attraper dans un demi-sommeil, le remettre à l’eau, et se rendormir avec pour souvenir de cette intrusion nocturne quelques écailles collées à l’oreiller et une petite odeur tenace …

Ultrasons
Est ce que le bruit des dauphins est audible par l’oreille humaine ? J’en ai eu la preuve, pendant un quart au petit matin. Des sifflements aigus, un peu agaçants d’ailleurs, m’ont fait sortir le nez dehors après avoir accusé les filles et Mic de ronfler … Point de ronfleurs, mais des dizaines de dauphins tout autour de bateau, comme une escorte venue des profondeurs pour m’accompagner dans le lever du jour. Des petits bonds désorganisés, plongeons sous l’étrave, sauts acrobatiques, les dauphins du Pacifique m’ont offert un spectacle inoubliable.

SSSSpi
Petit temps ce lundi 12 juin, idéal pour sortir le spi qui frissonne dans les risées. Adélaïde jette un œil par le hublot avant : « Oh, la voile elle est bleue ! ».
« - Oui Adélaïde, on a changé de voile.
-  On a changé de voile parce qu’elle était sale. Celle la elle est tout’ pwop’.
-  Ah oui, si tu veux. Et tu sais comment elle s’appelle cette voile bleue ? C’est le Spi, le spinnaker.
-  Le Psi, le psinnaker. 
-  Le Spi, SSSSpi. 
-  Le PSSSSi, PSSSSi. »
Thaïs, en écho : « C’est le Tsssoupi ! »

Retour aux sources
Pas facile de s’imaginer les difficultés de positionnement rencontrées par nos prédécesseurs sur les mers, à l’époque pas si lointaine ou le sextant était de rigueur … Comment Moitessier a t-il pu perdre 2 de ses bateaux par de bêtes échouages pendant son sommeil ? Après avoir vu Michaël passer plusieurs journées penché sur un cahier d’écolier, à tracer des droites et gribouiller des calculs savants, ou bien l’œil rivé au sextant en notant son top horaire, on cerne un peu mieux le problème …
De nos jours, avec l’instantanéité et la facilité du GPS, on a tendance à perdre ce savoir-faire, qui est pourtant un précieux héritage des premiers navigateurs. Heureusement Mic est là pour perdurer les traditions et nous enseigner cette science fascinante. Je lui ai même proposé par souci d’authenticité de naviguer dans les Tuamotus uniquement au sextant, mais il n’a pas voulu, allez savoir pourquoi !
A force d’entraînement, il arrive pourtant à nous situer à 6 miles de notre position exacte … belle performance. Le secret de la réussite est, outre un soleil visible, patience, rigueur, persévérance …

Fatu Hiva, comme une arrivée dans un paradis perdu …
Lundi 26 juin, 5h30 locale. La nuit laisse doucement place au jour. Nous arrivons ce matin aux Marquises. Étant de quart, j’ai le privilège d’être la première à apercevoir la côte après ces longues semaines de navigation. Le soleil peine à faire passer ses premières lueurs à travers les restes de nuages accrochés sur l’horizon. Je plisse les yeux dans la pénombre, je scrute, j’essaie de deviner cette côte que nous savons proche maintenant. Un amas de nuage, comme suspendu au dessus de la mer me laisse penser que Fatu Hiva est là … Quelques minutes encore, ca y’est, c’est ca, je la vois ! Une belle île, haute, découpée, sauvage et sûrement très verte, surmontée par un dôme de nuages que le vent n’arrive pas à chasser. C’est tellement étrange de voir cette terre sur notre horizon, vide depuis si longtemps.
Nous sommes arrivés en Polynésie, nous avons traversé l’océan Pacifique. Trinquons ! A cette belle traversée, à Éole et Neptune, à notre voyage qui nous mène au bout du monde et au bout de nous même, à cette arrivée dans un des coins les plus inaccessibles de la planète !
Alors que nous approchons de la Baie de Hanavave, plus connue sous le nom de Baie des Vierges, une petite annexe arrive à pleine vitesse sur nous … Fred, Evan et Simon, accompagnés d’une grosse douzaine de bananes nous accueillent à bras ouverts. Quel délice de goûter à ces fruits savoureux ! Comme un avant goût de ce qui nous attend dans ce petit paradis perdu, dont nous devinons les promesses à la seule vue des lumières jouant avec la profusion de verdure et de sculptures rocheuses qui surplombent la baie …

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3 Messages

  • TRANSPACIFIQUE Le 5 juillet 2017 , par wohow

    salut les hent-eon !
    trop contents d’avoir enfin de vos nouvelles, et de vous savoir bien arrivés ! felicitations pour cette belle traversée, la derniere photo est magnifique et fait rêver.
    On vous fait des bises de Bretagne, ou on est bien arrivés, après avoir bouclé notre boucle atlantique.C’est aussi un très beau pays,vous en savez quelque chose,et nous, on est content d’y être de retour.

    profitez bien, vous le méritez !

    Rudi et Audrey, de wohow

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  • TRANSPACIFIQUE Le 6 juillet 2017 , par catamaran maulen

    Félicitations ! chapeau bas à vous ! vous l’avez fait !
    Pour nous qui sommes en Grèce depuis 3 ans, c’est un très bel exploit ! Bon vent à vous !
    Christelle et Christian

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  • Transpacifique Le 11 juillet 2017 , par papirègne

    Bravissimo à tout l’équipage, et comme on dit un peu facilement de nos jours, mais là c’est largement mérité : "Respect !"
    Traverser le Pacifique sur une coque de tout juste 10m, à 5 dont deux nano-moussaillons, faire des pêches miraculeuses, surmonter tous les obstacles,... et arriver à bon port : on comprend l’émotion à la vue de la première terre !
    Super bravo aussi à Michaël pour le point astro à 6nq seulement de la position : je ne pense pas qu’on puisse faire mieux sur un voilier. Profitez bien des Marquises, et dites bonjour au "Grand Jacques" en passant !

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