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Traversée de la Mer des Caraïbes

10 avril 2017, par Emeline

Dans notre voyage, il y a des étapes clefs, des passages chargés de symboles et chargés d’émotion. Le premier pour moi était le Golfe de Gascogne. Premier bond dans l’inconnu, j’avais si souvent imaginé au cours de mes croisières côtières en Bretagne, depuis très jeune, dans un coup de folie ou plutôt une grande inspiration, mettre le cap sur le grand large. S’éloigner de la côte, s’éloigner du refuge, s’immerger dans le monde de la mer et du vent … Vivre au rythme des vagues.

La deuxième étape symbolique était bien sur la traversée de l’Atlantique. Traverser un océan à la voile, qui n’en a pas rêvé ?

La troisième vient pour nous de se terminer : nous avons traversé la mer des Caraïbes. Cette mer n’est pas la plus connue du monde, et même si les gens connaissent son nom, ils ne connaissent pas forcément son tempérament. Bordée à l’est par les Antilles et fermée à l’ouest par le continent américain, les alizées de nord-est s’engouffrent durant les mois d’hiver dans cette cuvette à pleine vitesse. Il sont ensuite modelés dans la partie sud par les côtes sud-américaines : l’arrivée d’eau douce par le Golfe du Vénézuéla, le relief très montagneux de la Colombie dont le Pic Cristobal Colon domine à plus de 5700m la ville côtière de Santa Marta, les caps proéminents. Tous ces facteurs se combinent pour créer des accélérations de vent et lever une mer très dure.

Nous y voila donc. Partis de Curacao après 17 longues journées à attendre une accalmie sur le parcours, nous dépassons Aruba puis franchissons le Cabo de Vela avec des conditions tout à fait clémentes. Notre vitesse est étonnante d’ailleurs, un courant doit certainement nous faire gagner un ou deux nœuds. Tant mieux, les miles défilent. Cap à l’ouest pour rester bien éloignés de la Colombie et de son micro-régime dépressionnaire avant de descendre vers l’Archipel des San Blas.
Les prévisions météo nous annonçaient un vent plus soutenu pour la suite du parcours, et celui-ci ne se fait pas attendre. Avec lui, c’est la mer qui se forme. Une mer surprenante, qui enfle beaucoup plus vite que le vent. Les vagues pyramidales semblent venir sur nous de toutes les directions, comme si différentes houles se superposaient pour former ce champ de vagues désordonnées. Les crêtes s’écrasent en déferlant, on se croirait dans la marmite géante d’un sorcier. Notre régulateur d’allure est à la peine, il se fait surprendre à chaque vague un peu plus forte et, tout penché sur le côté, semble vouloir nous dire que c’est trop pour lui.

Grand voile affalée, nous enroulons aussi le génois pour le remplacer par la trinquette, craignant qu’il n’explose dans les violentes rafales. Mais notre trinquette un peu petite nous permet tout juste d’être assez rapide dans cette mer très forte, nous sommes ballottés en tout sens. Nous regrettons de ne pas avoir un foc arisable. Qu’importe, trinquette ou foc, le régulateur d’allure ne suffit plus et il faudrait barrer. Allez, régulateur, encore un effort. Non pas que nous ne voudrions pas barrer, mais pour nous cette solution n’est pas vraiment une solution … c’est la limite de notre équipage. Nos deux petits monstres nous font redouter cette éventualité depuis le début du voyage.

Cahin-caha, notre route se poursuit au rythme des départs au lof. Nous sortons toutes les cinq minutes donner un coup de main au régulateur pour retrouver le bon cap. Entre temps, nous nous occupons des filles, un peu agacées par tous ces mouvements désordonnés, et qui auraient bien besoin de prendre l’air. Un peu de repos par moment, nous essayons de nous économiser car la route est encore longue.
Le vent forcit à nouveau dans la deuxième nuit de gros temps. Pour la personne de quart, pas moyen de dormir les quinze minutes habituelles car il faut sans cesse sortir pour rétablir l’assiette du bateau. Harnais et longe, nous avons sorti tout l’attirail, on ne plaisante plus dans cette mer là.

Changement de quart. C’est mon tour de regagner la couchette, je m’endors comme une masse, trop fatiguée pour être gênée par les mouvements brusques du bateau. Mais tout à coup surgit un bruit énorme, les chutes du Niagara s’écroulent sur nous, au sens propre du terme ! Je me réveille en sursaut projetée dans la toile anti-roulis, sous une cascade d’eau qui a trouvé son chemin par la très mince fente du hublot mal serré. Je me précipite à l’avant pour voir si tout va bien, et je retrouve Michaël dehors, trempé jusqu’aux os des pieds à la tête. Le bateau a bu la tasse aussi : la vague qui s’est invitée chez nous en déferlant a inondé la descente, de la gazinière jusqu’à la table à carte. Je patauge en essayant d’éponger le plus gros tout en rassurant Adélaïde qui ne comprend pas trop ce qui se passe, pendant que Michael enfile des habits secs puis se résout à prendre la barre. Nous ne prenons pas le temps d’inspecter la quantité d’eau dans les fonds, il doit bien y avoir quelques litres … Une autre conséquence de cette vague, beaucoup plus rageante, ne nous sera malheureusement révélée qu’à l’arrivée, mais n’anticipons pas.

Une heure plus tard je prends le relais pour que Michael puisse dormir un peu. Veste de quart et pantalon étanche, je me blottis contre la barre et essaie d’adoucir au maximum les embardées. Je me fraie un chemin sur cette mer en colère, les yeux partagés entre le compas et les vagues qui viennent de tous côtés. Le temps passe, et malgré la fatigue et la lutte pour garder les yeux ouverts je profite de l’instant, en harmonie entre le bateau et la mer furieuse. Nous ne faisons pas assez d’éloges de notre bateau, mais c’est un fier navire, il a toutes les qualités. Dur à la peine et tout en discrétion il esquive les coups, pour nous porter vers notre but en nous protégeant. A part quelques brins d’écume nous prenons très rarement de l’eau dans le cockpit. Cette vague qui nous est arrivée par le travers est la première du voyage, et il faut dire qu’elle ne nous a pas ratés …
Mes yeux somnolent, mon attention faiblit. Je suis épuisée, alors qu’une nouvelle journée commence à peine. Les filles ne tardent pas à s’éveiller, pleines de vie. Allez, courage, le vent doit se calmer aujourd’hui et le Panama se rapproche de notre étrave, plus que 190 milles.

36 heures plus tard. Nous y voila, les cocotiers se détachent au dessus de la mer, comme s’ils flottaient. On ne distingue pas encore beaucoup les îles qui sont des langues de sables très basses. Nous nous laissons porter tranquillement sous voiles à travers les premiers hauts fonds.


La houle et le vent se sont calmés à mesure que nous approchions de l’archipel des San Blas, nous obligeant même sur la fin à quelques savants calculs pour s’assurer qu’on arriverait assez tôt dans la journée. Notre sondeur qui donnait depuis longtemps des signes de faiblesse nous a en effet lâchés à Curacao, il est donc plus prudent d’avoir le soleil encore assez haut sur l’eau pour nous faufiler entre les têtes de corail. Empannage, changement de cap, l’île sous laquelle nous avons décidé de mouiller n’est plus qu’à quelques encablures. Nous mettons le moteur en route et affalons tranquillement les voiles. Je suis à la barre. Un bruit bizarre de moteur qui s’étouffe. « MIIIC !! Le moteur a un problème ! » Le temps de le dire, il s’est arrêté.
Ok, soit. Nous nous occuperons de lui plus tard. Pour l’heure il nous faut mouiller. La grand voile est hissée en 10 secondes, puis la trinquette qui nous aidera bien dans ce petit temps. Premier passage pour reconnaître le terrain et slalomer entre les bateaux, deuxième pour mouiller après une estimation de la profondeur avec un jeté express de la ligne à plomb ! Onze mètres, peut mieux faire. Tant pis ça ira bien pour aujourd’hui, sans sondeur, sans carte détaillée, et sans moteur, il y a des cas ou mieux vaut ne pas trop provoquer le destin …

Ces quelques minutes ont permis à Michaël de balayer toute l’éventualité des pannes possibles pour notre moteur. Une d’elles s’impose clairement : il y a de l’eau dans le gazole. La vérification dans le décanteur est rapide et la sentence tombe, c’est bien ça. La vague qui nous a copieusement arrosé pendant la traversée a rempli le cockpit d’eau, s’engouffrant par l’évent du réservoir …

Jusqu’où l’eau a t elle été dans le circuit du moteur ? Comment va la pompe a injection ? Comment vont les injecteurs ? Autant de questions un peu inquiétantes, qui pourraient être fatales pour la caisse de bord. Le moral un peu amoché, nous essayons tant bien que mal de profiter du coucher de soleil sur ce magnifique archipel, et de savourer notre arrivée sur un nouveau continent après une traversée mémorable de la Mer des Caraïbes.

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